Turquie : un intellectuel turc parle du génocide
Publié le : 16-09-2008
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Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - L’Article 301 continue à faire des victimes : la dernière en date est Ahmet Altan poursuivi pour son article “Ah Ahparik” ('Oh mon petit frère' en arménien) par la branche d’Ankara du BBP, Parti de la Grande Union (islamo nationaliste). Le Collectif VAN vous propose la traduction de l’article de Ahmet Altan, faite directement à partir du texte original en turc publié dans le journal Taraf du 6 septembre 2008. Ahmet Altan a eu le courage (car c’est bien de cela dont il s’agit), d’utiliser le mot turc soykırım qui signifie génocide, dans un texte poignant où il engage ses compatriotes à se désolidariser des criminels turcs du passé : « Laissez tomber les Unionistes, les assassins, les tireurs des organisations secrètes. Vous n’êtes pas proches de ces gens-là, vous êtes proches de ceux qui ont été assassinés. »
Rappelons qu’en Turquie, affirmer qu’un génocide arménien a eu lieu en 1915, est passible de poursuites au titre de l’Article 301 du Code Pénal turc, et peut déboucher sur des peines de prison ou vers la mort via le bras armé d’ultra-nationalistes turcs. Cela avait été le cas pour le journaliste arménien de Turquie, Hrant Dink, assassiné le 19 janvier 2007 à Istanbul après sa condamnation sous l’Article 301. Et la visite d’Abdullah Gül en Arménie ne semble rien avoir changé en matière de poursuites « légales ».
Ah ahparik
Ahmet Altan
Taraf – 06 09 2008
Chaque fois que j’écris sur les Arméniens, ma main, bizarrement, cherche un disque d’une mélodie qui fait souffrir l’âme de son auditeur.
J’ai envie d’écouter le son poignant du violon ou bien le son étouffant et triste du doudouk.
Je sais que dans ce pays on n’aime pas qu’on dise cela, mais ils ont connu l’une des plus grandes souffrances que la terre n’a jamais connue.
Ne dites surtout pas que « eux aussi nous ont tués ».
Il faut vraiment avoir honte de dire cela.
Quel est le rapport entre un maquisard à la frontière russe et une femme arménienne de Bursa, un vieillard d’Adana, un bébé de Sivas…
En dehors d’être Arménien?
Les unionistes ont perpétré un génocide cruel.
Très cruel.
Arrêtez-vous un instant...
S’il vous plait, arrêtez-vous un instant.
Et, réfléchissez...
Une nuit tranquille alors que vous êtes chez vous, la porte sonne et on vous emmène de force.
La porte de votre maison reste ouverte.
Vous vous retrouvez en route.
On vous fait traverser des routes montagneuses au milieu de la nuit. On vous fait marcher par groupe, des groupes nombreux, fatigués, dispersés…
Juste à côté de vous, une vielle femme tombe soudain épuisée.
On frappe sa tête avec la crosse d’un fusil.
Elle reste là-bas accroupie.
On cogne aux rochers son petit fils qui pleure.
Croyez-vous que ce sont des légendes ?
Est-ce que vous connaissez le Teşkilat-ı Mahsusa?
L’horrible organisation des Unionistes?
Est-ce qu’on a jamais violé votre femme sous vos regards?
Est-ce qu’on a jamais poignardé le torse de votre mari sous vos yeux?
Est-ce qu’on vous a jamais enlevé et emmené en vous traînant au milieu de la nuit, alors que vous étiez en train de dîner avec votre famille, uniquement parce que vous êtes Turc ?
Des centaines de milliers de personnes ont subi ces choses-là uniquement parce qu’ils étaient Arméniens.
Il n’y avait aucune autre raison pour qu’ils soient assassinés, à part le fait d’être Arménien.
Nous avons la voix de notre conscience.
Va-t-on défendre les Unionistes et le Teşkilat-ı Mahsusa uniquement parce que nous sommes de la même race qu’eux, ou bien va-t-on pleurer la mort d’un nourrisson d’une autre race ?
Savez-vous combien d’Arméniens ont été plaqués aux rochers et fusillés ? Beaucoup trop.
Uniquement par ce qu’ils étaient Arméniens.
On les a noyés dans les rivières.
Ils ont été passés à la baïonnette, après qu'ils soient tombés de fatigue.
Ils ont pillé les biens des Arméniens qu’ils avaient assassinés.
Pensez à cette bru potelée à l’accent doux, pensez à cette joyeuse femme arménienne, pensez à ce maître tailleur de pierre avec des mains robustes comme les pierres qu’il taille...
Un jeune homme arménien amoureux…
Une petite jeune femme bien fragile...
Pensez à tout cela...
Et, imaginez tous ces gens au milieu de la nuit sur les montagnes.
Affamés, fatigués, misérables et seuls.
Couvert de poux.
Malades.
Ils savent qu’ils sont emmenés vers la mort.
On les fait marcher vers leur propre mort.
Et on les assassine.
Des centaines de milliers d’êtres humains.
Des centaines de milliers d’êtres humains.
Leur race a-t-elle vraiment de l’importance ?
Imaginez qu’on arrache votre mari de votre poitrine et qu'on le colle à un mur...
Imaginez qu’on arrache votre femme de vos bras et qu’on l’emmène derrière un rocher.
Cela ne vous attriste vraiment pas, parce qu’ils étaient Arméniens?
Mettez-vous à leur place un instant, un tout petit instant.
Imaginez cet instant, ce désespoir.
Sollicitez la profondeur de votre âme pour comprendre ce que cela peut vouloir dire que l’assassinat de votre bien-aimé.
Vous allez ignorer les souffrances de ces personnes parce que vous êtes Turc ?
Les Unionistes ont beaucoup péché.
Ils ont tué beaucoup d’hommes.
Ils ont éliminé une race.
Et nous, pendant des années, nous avons interdit aux proches de ces gens de pleurer leurs morts, nous leur avons même interdit de dire une élégie pour leur bien-aimé disparu.
Même une élégie était de trop.
On nous a menti sans cesse.
Ils nous ont dit “ce sont eux qui nous ont assassinés”.
A la frontière russe, il y avait des maquisards arméniens qui ont tué des Turcs musulmans et ils ont tué aussi.
Eux aussi étaient violents.
Mais quel est le rapport entre ces maquisards à la frontière russe et les femmes, les nourrissons, les hommes, les vieillards de Malatya, de Bursa, de Sivas, de Marach, d’Adana ?
Les Unionistes les ont tués uniquement parce qu’ils étaient Arméniens.
Ensuite nous nous sommes fâchés avec les petits enfants de ceux que nous avions assassinés car ils voulaient parler de ’ces jours-là’.
Ne voudriez-vous pas hurler si on avait tué vos grands-mères, vos mères, vos pères ?
Ne vous sentiriez-vous pas redevables envers eux?
Laissez tomber les Unionistes, les assassins, les tireurs des organisations secrètes.
Vous n’êtes pas proches de ces gens-là, vous êtes proches de ceux qui ont été assassinés.
Vous êtes des être humains.
Et, maintenant nous allons dans “leur” pays.
Mais en est-on capable…
Au souvenir des vieux jours, si on pouvait avoir un peu de larmes aux yeux et si on pouvait murmurer ‘pardonnez-nous’ …
Peut-être cela nous enlevera-t-il un poids lourd de notre dos, peut-être que l’esprit d’un vieil Arménien moustachu va-t-il sourire pour un court instant de là où tout le monde va un jour, de là où nous allons tous partir.
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Ahmet Altan: "Ah ahparik"
Source/Lien : Taraf
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