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Istanbul : le schisme dans la gauche turque
Publié le : 19-09-2008

Info Collectif VAN - www.collectifvan.org - Le Collectif VAN vous invite à lire la traduction d'un article en anglais publié sur le site du journal The Armenian Weekly du 20 septembre 2008. L’intellectuelle turque Ayse Gunaysu signe dans The Armenian Weekly du 20 Septembre 2008, un article implacable, révélateur des contradictions et des paradoxes de la gauche turque. L’occasion de redécouvrir également la « poésie » inquiétante de Aka Gunduz, membre du Comité Union et Progrès (CUP), publiée dans le quotidien Tanin, en date du 21 octobre 1912. Le Comité Union et Progrès (CUP) est le nom officiel des Jeunes-Turcs dont les chefs ont mené une rébellion contre le Sultan Abdülhamid II (renversé et exilé en 1909), planifié le génocide arménien et mis en œuvre la turquification de l'Anatolie.

Légende photo: Ahmet Altan


Lettres d’Istanbul
Le schisme dans la gauche turque


De Ayse Gunaysu

The Armenian Weekly

20 Septembre 2008

Le jour de la visite du Président de la Turquie à Erevan, Ahmet Altan a écrit "Les Unionistes ont commis un génocide cruel", sans mettre le mot entre guillemets. "Et ne dites jamais qu’eux aussi nous ont tués" a-t-il ajouté. "Est-ce que la femme arménienne de Bursa, le vieil homme d’Adana et le bébé de Sivas ont un rapport quelconque avec les fedayins arméniens qui étaient près de la frontière russe, mis à part le fait d’être Arméniens ?"

Il a ensuite invité ses lecteurs à se mettre à la place des Arméniens, à s’imaginer qu’ils étaient soudainement arrachés à leurs maisons, obligés de se mettre en route vers la mort où ils ont vu bien des leurs mourir, où ils ont vu les membres de leur propre famille se faire tuer, certains exécutés par balle, d’autres noyés dans les rivières, simplement parce qu’ils étaient Arméniens. Il explique comment leurs propriétés ont été usurpées et leurs biens pillés. "Et nous, pendant de nombreuses années, nous avons interdit aux petits-enfants de ce peuple de faire le deuil de ces êtres qu’ils aimaient" continue-t-il. Il demande : "Si c’étaient vos grands-parents ou vos parents qui avaient été tués, ne le crieriez-vous pas très fort? Ne sentiriez-vous pas que vous êtes redevables de cela à vos grands-parents ?"

Excusez ma traduction peu fine, car il y manque le caractère émouvant des mots de Altan, et voici comment il termine son article :

"À présent, nous nous rendons dans leur pays. Je ne sais pas si nous le pouvons, mais serait-ce vraiment impossible de les regarder, les larmes aux yeux, et de dire doucement : 'Pardonnez-nous' ? Si nous le faisons, peut-être que cela nous soulagerait de cet énorme poids qui pèse sur nos épaules, et nous verrions là-haut, en ce lieu où nous irons tous, un sourire furtif éclairer le visage de ce vieil Arménien moustachu."

Ahmet Altan est l’un des deux fondateurs de Taraf, un quotidien relativement nouveau en Turquie. Taraf est devenu un paramètre du schisme croissant dans la gauche socialiste turque. L’une des deux parties de la gauche socialiste turque n’aime pas Taraf. Certains d’entre eux déclarent que le quotidien est leur ennemi car les auteurs dans Taraf "font la guerre aux socialistes." La raison est que bon nombre de rédacteurs critiquent systématiquement la tradition socialiste/communiste en Turquie pour son nationalisme et son ignorance de la complexité de la vie, et parce qu’elle reste collée au vieux paradigme de la lutte des classes. D’autres pensent qu’en prenant une position ferme contre l’armée à une époque où la tension monte entre l’armée et le gouvernement AKP, Taraf est pratiquement en train de se ranger du côté du gouvernement, et de céder à l’idéologie néolibérale.

Or, étant donné que ce même Ahmet Altan, qui est accusé de prendre fait et cause pour le gouvernement néolibéral de l’AKP, a pris une position nette dans ce que l’on qualifie de "question arménienne", quelle est la position d’Altan sur la Question Arménienne dans le schisme de la gauche turque ? Est-ce que cela a quelque chose à voir avec la confrontation en cours entre les deux camps de la gauche turque—les marxistes orthodoxes et les prétendus "libéraux" ?

À quelques exceptions près, les marxistes orthodoxes ne s’opposeront jamais ouvertement à la position d’Altan dans ce contexte. Mais leur silence, ou leur manière de traiter cette question uniquement dans le contexte, par exemple, de l’assassinat de Hrant Dink, est une position formelle de bon droit.

Ce n’est qu’après les années 1990 qu’une partie de la gauche turque a compris que la complexité de la vie incluait des questions qui ne pouvaient être réduites à des expressions de conflits de classes. Cependant, cette compréhension n’a jamais été formulée, jamais traitée en tant que telle, parce que cela aurait signifié abandonner la conviction que ce sont les relations entre les classes qui déterminent tout dans la vie. Pourtant, la reconnaissance était là, parce que la vérité était bien visible, ce qu’il s’était passé était si réel, si douloureux, si manifeste : une guerre avait lieu depuis plus de 20 ans, qui faisait couler tant de sang, modifiant la démographie, la structure socio-économique et même la topographie d’une partie du pays.

La question kurde a libéré certains d’entre nous des lignes directives du parti et de l’approche marxiste orthodoxe des classes, ce qui a permis une prise de conscience de l’essence nationaliste de la gauche traditionnelle en Turquie, et de voir comment elle aidait l’establishment à cacher certaines vérités concernant notre passé—la terrible ingénierie démographique et ses conséquences qui se manifestaient par un racisme ordinaire et quotidien, auquel nous sommes devenus tellement habitués que nous ne nous rendions même pas compte de son existence. Puis nous avons été capables de remarquer que nous vivions aux côtés des victimes de ce racisme ordinaire, sans réellement les voir.

Au début, ces quelques personnes ont été marginalisées par la gauche. Mais lorsque les "droits des minorités" ont été connus de l’opinion publique, tout d’abord par le biais du Rapport de l’UE sur les progrès de la Turquie et les projets de programmes de l’UE, une conscience publique a émergé. Parallèlement à ce processus, certains groupes de la gauche socialiste ont inclus la question des "droits des minorités" dans leur programme. Or, ils ne traitent toujours pas cette question comme un sujet central par rapport à la démocratie et les droits de l’homme, mais plutôt comme un champ d’intérêt spécifique, tout comme les questions environnementales ou les tendances sexuelles ou encore les droits des handicapés.

Afin que la gauche socialiste turque puisse se rendre compte de la taille réelle de cette question, et du lien entre le système en place et le négationnisme, il a fallu que Hrant Dink soit assassiné.

Cette capacité à ignorer ce qu’il se passait est due au problème structurel global qui empêche la Turquie d’être une vraie démocratie et un pays respectueux des doits de l’homme — par exemple la "Turcité" de l’État — et qui est réduit aux "droits des minorités." Ils ne sont toujours pas capables de voir que c’est un élément inséparable, et donc une partie essentielle de la façon turque de diriger le pays.

J’ai lu un cri de guerre à donner la chair de poule dans le livre mémorable d’Aram Andonian : “La Guerre des Balkans”, publié en Turquie par Aras Yayinlari à Istanbul. Une traduction amateur donne ce qui suit :

"Que le sang jaillisse de chaque centimètre de terre que je foulerai, que les jardins en fleurs se transforment en désert sous mes griffes et le désert en cachot.

Si je laisse deux pierres empilées, que mon propre foyer soit détruit à jamais.

Je jure que ma baïonnette transformera les jardins de roses en cimetières et que je laisserai ce pays dans un tel état de ruines qu’aucune civilisation ne pourra s’y développer pendant dix siècles.

Si je laisse une feuille sur une branche et un drapeau sur une tour, qu’on marque ma poitrine d’un cachet noir. Mon souffle répandra le feu, mon fusil irradiera la mort, mes pas creuseront des précipices.

Je couvrirai toute couleur blanche de poudre noire à fusil et toute trace de poudre noire d’une main pleine de sang. Je pendrai le sentiment de pitié à la lame de mon épée, les idéaux au canon de mon arme, et la civilisation au sabot arrière gauche de mon cheval.

Des trous dans les montagnes, des ombres de forêt, la face ridée des ruines racontera à jamais l’histoire des Turcs traversant ce pays."

Voici ce que Aka Gunduz, dont le véritable nom était Enis Avni Bey, un membre du Comité Union et Progrès (CUP), a promis devant la tombe de Mehmet le Conquérant en entendant les rapports sur les quatre petits pays des Balkans qui avaient déclaré la mobilisation contre l’Empire ottoman, pour gagner leur indépendance, mettant de côté les conflits qui les opposaient entre eux. Ce passage est extrait de son article publié dans le quotidien Tanin, en date du 21 octobre 1912.

La gauche turque socialiste doit comprendre qu’ici en Turquie, il y a des centaines et des milliers de gens qui n’ont peut-être pas les dons littéraires d’Enis Avni Bey ou qui ne partagent pas le choix de ses mots, mais qui ressentent plus ou moins la même chose envers le peuple qu’ils croient être l’ennemi de leur pays. Ces gens sont pour la plupart des salariés, des paysans, des chômeurs, des gens dépossédés. Si l’on ne s’occupe pas de ce racisme et de ce chauvinisme, générés par l’élite dirigeante, mais appliqués par les masses pauvres, pas un seul objectif socialiste—sans même parler d’une révolution victorieuse—ne sera atteint.

©Traduction C.Gardon pour le Collectif VAN 19 septembre 2008 - 14:56 - http://www.collectifvan.org




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